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Injonctions à la monogamie et colonialités

Je suis célibataire dans les formulaires. Dans ma vie intime, je me sens connecté.e de façon amoureuse, au delà des continents, à plusieurs personnes. Les formes d'amour que je cultive de façon plus pérenne sont les relations familiales et amicales. Parfois, les formes amicales se mélangent avec des dimensions érotiques, amoureuses. Les relations familiales sont de l'ordre du soin et de la pédagogie. Parfois, il y a des personnes que je considère comme de ma famille même si l'on ne partage pas de relations de sang. Par exemple, j'aime et je veux prendre soin de la fille d'une personne dont je suis amoureuse qui vit au Brésil, mais avec qui aucun lien de mariage ne vient garantir un droit de regroupement familial. Le mariage permettrait l'accès au territoire français pour des personnes que j'aime mais qui n'ont pas la nationalité européenne. Mais le mariage ne permet d'exercer le droit de voir son amour reconnu uniquement pour une seule personne. Pourquoi le mariage se limite aux relations monogames ? C'est parce qu'il s'agit d'une institution marquée par le christianisme. Même si le mariage religieux est aujourd'hui indépendant du mariage officiel, la religion chrétienne continue d'imprégner profondément le droit français.


La polygamie est interdite en France, selon l’article 147 du code civil « On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier ». La relation de couple reconnue et légitimée par l’état français se limite à la monogamie, qui a été établie comme un critère obligatoire pour pouvoir se pacser ou se marier, mais également pour obtenir un titre de séjour temporaire ou prétendre à la naturalisation.


Pourquoi les pratiques non-monogames ne sont pas reconnues par le mariage ? Si l'on va voir du côté de l'histoire coloniale, on trouve des exemples de condamnations de ce genre de relations qui ont permis de renforcer une image de la monogamie comme empreinte de supériorité morale.


Judith Surkis dans son article « Propriété, polygamie et statut personnel en Algérie coloniale, 1830-1873 » (2010) fait un historique de la relation de l’état français à la polygamie dans le contexte de la colonisation de l’Algérie. La polygamie a fait l’objet de discours moralisateurs visant à diaboliser cette pratique durant cette période. Cette historienne états-unienne, spécialisée dans l’histoire des femmes, l’histoire du genre et des sexualités, a notamment écrit un ouvrage dans lequel elle retrace l’histoire de la colonisation de l’Algérie par la France entre 1830 et 1930, en se centrant sur la gestion de la sexualité qui a influencé la loi française et son rapport à l’ordre public.


Au cours de l’article, l’historienne utilise à la fois des sources juridiques ainsi que de la littérature orientaliste pour comprendre les fantasmes des colons français, alimentant leurs discours conservateurs et répressifs vis-à-vis de la polygamie. En effet, en partant de récits sur des harems ainsi que des récits sur des peuples nomades, Judith Surkis plante le décors dans lequel se construisent les imaginaires des législateurs français qui sont à l’origine de la condamnation de la polygamie. Une des théories sur laquelle s’est basée la législation française est une explication essentialiste, qui construit un imaginaire orientaliste autour de la sensualité et de l’érotisme. La perception de soi qui transparait dans les discours colonialistes est empreinte de moralisme et d'auto-contrôle, qui justifierait l'exercice d'un pouvoir militaire sur des corps construits comme des réceptacles à une série de fantasmes (Frantz Fanon, 1952).


Un type de discours qui revient sur la polygamie au cours du texte est de considérer ces pratiques comme de « vieilles coutumes barbares ». On retrouve des arguments évolutionnistes qui défendent la monogamie comme l'expression d'une forme de civilisation plus élevée. Cette dénomination de « vieilles coutumes » renvoie à une conception évolutionniste, selon laquelle le modèle de société occidental, en l’occurrence le code civil français serait sur une échelle d’évolution plus avancée que les sociétés pratiquant la polygamie. D’autre part, le terme de « barbare » renvoie à la construction d’une altérité par le regard Occidental (Edward Saïd, 1980). « Depuis les travaux d’Edward Saïd, ces représentations d’un « Orient » décadent, dévirilisé et désordonné apparaissent comme des éléments de l’affirmation d’une supériorité culturelle européenne. » (Judith Surkis, 2018, p.30) Selon l’historienne, les représentations fantasmées de l’orient ne sont pas les seuls stéréotypes mobilisés par les militaires, comme les chefs de bureau arabes pour condamner la polygamie. Judith Surkis souligne également leur volonté d’effacer les différences culturelles.


Un argument qui est donné pour justifier la critique de la polygamie qui est faite au cours du texte est de la considérer comme une violence envers les femmes, ayant des implications à la fois morales et économiques. On retrouve une référence à la moralité à différents passages de l’article, où la polygamie renvoie à l’immoralité et à la honte. La critique de la polygamie se fait dans l'idée de libérer les femmes et de moraliser les hommes. L’explication économique qui est donnée de la polygamie est confuse, mais vient donner des indices pour comprendre la construction de la masculinité française dans un cadre juridique hétéronormatif. En effet, on peut trouver au fil de l’article des citations de défenseurs du colonialisme français tels que le pamphlétiste Clément Duvernois selon lequel « l’augmentation de la population européenne et l’industrialisation devraient faire reculer le besoin de main d’œuvre féminine, « la cause principale » selon lui de la polygamie » » (Judith Surkis, 2010, p.35) On voit transparaître à travers cette conception l’imbrication entre le capitalisme et le colonialisme qui sont indissociables du sexisme (Maria Lugones, 2008). Le corps des femmes est présenté dans ces descriptions sur le modèle de la femme française bourgeoise, qui doit être maintenue dans la sphère privée, sous la protection de son mari et qui ne possède pas de désir propre en dehors de celui de s’occuper de la famille.


La polygamie est généralement pensée dans le sens d'un homme ayant des relations avec plusieurs femmes. La polyandrie désignerait le cas où une femme aurait plusieurs conjoints. Le fait que cette pratique ne soit pas mentionnée dans le droit français témoigne de l'imaginaire patriarcal dont la justice est imprégnée, qui ne peut même pas concevoir un arrangement familial où une femme aurait une place centrale. De plus, la possibilité pour plusieurs femmes ou plusieurs hommes de vivre une union sans nécéssairement avoir de partenaires d'un autre genre n'est même pas envisagée, nommée. Les propres catégories de "hommes" et de "femmes" ont été marquées par le contexte colonial, durant lequel elles se sont imposées comme des valeurs de références de la blanchité, par rapport auxquelles disqualifier les expressions de genre jugées trop féminines ou trop masculines. Dans l'imaginaire colonial, on retrouve les figures d'Adam et Eve comme références de la naturalité des relations de genre, utilisées lors des missions civilisatrice pour présenter le modèle idéal d'humanité.


Les bases chrétiennes et moralistes de la condamnation de la non monogamie sont analysées par Geni Nuñez, chercheuse guarani en psychologie et sciences sociales, activiste autochtone et LGBT.


"Une des objections que j'écoute de la part de personnes monogames est "mais j'ai vraiment envie de coucher avec une seule personne", ce qui signifie en sous-texte "je ne suis pas comme toi qui a besoin de coucher avec plusieurs personnes". Il y a ici plusieurs confusions.

1) La non monogamie n'est pas à propos de la quantité de personnes qui se relationnent. C'est à propos de ne pas s'autoriser à réglementer la sexualité/affectivité d'une autre personne.

2) Dans la pensée moraliste chrétienne, la valeur de la vertu se trouve dans le contrôle des pulsions de la chair, notamment sexuelles. Un bon chrétien est celui qui se contrôle. Comme il réprime sa subjectivité, il arrive fréquemment qu'il se projette et éprouve du ressentiment à l'égard d'autres personnes qui selon lui, vivent le "chemin facile", qui se laissent guider par les plaisirs (qui seraient très dangereux). Pour éviter le jugement, le chrétien monogame passe à occulter les fois où il aurait "dérapé", ce qui est loin d'être une exception (des recherches montrent que plus de 70% des personnes monogames ont déjà été trahies au Brésil).

3) Si vraiment les deux personnes ne se sentent pas attirées par d'autres, pourquoi y aurait-il la nécessité d'un contrat/arrangement monogame ? Dans un parallèle avec la bible, le chrétien a besoin que quelque chose soit nommé comme péché et que ce péché soit puni afin de s'orienter un minimum selon cette éthique. A mon avis, pourtant, l'éthique radicale est quand tu n'as pas besoin de sanction pour empêcher un acte - c'est quand tu agis correctement non pas par peur d'être puni mais bien parce que c'est ce qui est juste.

4) Maaais, en plus de tout cela, il est bon de rappeler que l'exercice libre de la propre sexualité/affectivité devrait être un droit inaliénable.
Ce que l'on fait de notre propre corps ne devrait pas être synonyme de manque de responsabilité avec un tiers, de manque de respect, de manque d'éthique, etc. Je répète, rien de tout cela ne devrait demander une validation extérieure ! La monogamie pose un rideau de fumée sur ce que représente la construction réelle d'éthique et de soin dans une relation. L'amitié, le soutien, la solidarité, la collaboration, cela oui devrait être des critères pour déterminer si une relation est saine. Le respect d'autrui ne devrait pas être mesuré en fonction de la manière dont on gère notre propre corps-maison-territoire.

Désapprendre le catéchisme pour décoloniser." (Geni Nuñez, 2020)


Dans ce passage, Geni Nuñez oppose l'imposition de la monogamie comme un modèle punitif de relation, moralement validé, avec des formes de relations affectives qui cherchent à construire une éthique du soin, du respect.


Si l'origine de ma réflexion est partie du désir de faire cohabiter plusieurs relations amoureuses sur un territoire, indépendamment de leur nationalité, la solution la plus logique à ce dilemme serait la dissolution des frontières. Y a-t-il un parallèle à penser entre la défense de la monogamie par le mariage et le maintient de frontières militarisées par l'état ? La patrie est pensée comme un territoire appartenant à une nation, alors que dans le mariage, les corps des époux sont la propriété de leur union. Et si l'on regardait les unions depuis les désirs et les limites des corps au lieu de limiter les corps par la définition d'une union ?


Bibliographie :

Frantz Fanon, 2015, Peau noire, masques blancs, publié en 1952 dans la collection « Esprit », aux Éditons du Seuil, pages 201 à 208. Mention légale : Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon, © Éditions du Seuil, 1952, « Points Essais »

Maria Lugones, 2008 Colonialidad y Género. Tabula Rasa [online], n.9, pp.73-102

Geni Nuñez, Moralismo critão e monogâmia : de onde vem suas projeções ? 5 avril 2020

Edward Saïd, 1980, L'Orientalisme, l'Orient créé par l'Occident, Seuil. Paris

Judith Surkis, « Propriété, polygamie et statut personnel en Algérie coloniale, 1830-1873 », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 41 | 2010, mis en ligne le 30 décembre 2013, consulté le 09 décembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/rh19/4041 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.4041