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Refuser d'exposer


Le sujet de ce texte est une expérience que j'ai vécue lors d'un atelier de dessin. C’était un jour où nous avions organisé un atelier avec des enfants dans une asso. Les mères étaient présentes à l'atelier en tant qu'observatrices ce jour-là. Pendant que les enfants dessinaient, une mère m'a demandé si je voulais regarder le dessin de son enfant. Je suis alors allée voir et j'ai juste regardé ce qu'il faisait, je n'ai rien dit et le gamin n'a rien dit. Aucun de nous n'avons parlé. Mais il y avait quelqu'un qui parlait ici et c'était la mère de l'enfant. Je me suis levée de là et je suis allée à une distance où les enfants pourraient travailler confortablement. La femme s'est approchée de moi et a attendu que je commente comme elle l'avait elle-même fait. Les mères ont ensuite quitté l'atelier et les enfants ont continué leurs dessins. Au bout d'un moment, alors que l'atelier était sur le point de se terminer, les dessins des enfants ont été affichés sur les murs de l'atelier comme d'habitude. Quand je pense en termes de compréhension d'Art-thérapie contemporaine, cette exposition me semblait définitivement une erreur. Peu de temps après, l'un des enfants a dit qu'il ne voulait pas montrer le dessin qu'il avait fait à qui que ce soit et qu'il ne voulait pas l'accrocher au mur. La réaction de l'enfant au mouvement était une réaction très appropriée, je pense qu'il voulait peut-être arrêter quelque chose. J'ai personnellement senti à ce moment-là que je faisais face pour la première fois à une réalité différente. Un comportement éthique était en jeu et je pensais à la prochaine étape. Comment réagiriez-vous face à cet enfant ? Juste après, la question suivante a été posée à l'enfant : Pourquoi ? Je pense que c'était aussi une grosse erreur : la question pourquoi oblige l'enfant à donner une réponse. Il lui faut expliquer ce qui entre dans son intimité.


Quand cette question lui a été posée ce jour-là, sentant qu'il devait répondre après un certain silence, il a dit qu’il ne voulait pas. Nous avons demandé pourquoi il ne voulait pas. Avec cette question, la personne voulait constamment savoir pourquoi cet enfant n'a pas accroché son dessin au mur comme elle le souhaitait, mais en ignorant quelque chose et en demandant à cet enfant devant d'autres personnes dans l'atelier, ne respectant pas son espace privé et ses sentiments. De toute évidence, comprenant ce que l'autre personne voulait, l'enfant a répondu avec une réponse qui la satisfasse : “Je pense juste que ce n'est pas beau et je ne veux pas le montrer”. Il a dit qu'il ne voulait pas que quiconque le voit et ne nous a pas montré le dessin. Il voulait emporter son dessin avec lui. Telle était la situation. Dans cette situation, je me suis sentie mal à l'aise en tant que personne. Les réactions attendues, les choses demandées étaient lourdes et je voudrais souligner que les dessins réalisés dans cet atelier ne sont pas seulement vus par les enfants, mais aussi par des mères qui visitent l'atelier de temps en temps et d'autres personnes qui visitent le centre pendant la journée. Les dessins de ces enfants étant affichés sur les murs, ils pouvaient être vus, commentés et discutés.


Si je n'avais pas suivi la formation que je suis en ce moment, je n'aurais probablement pas pensé différemment des autres. Après avoir compris l'éthique de l'art-thérapie, j'ai pu distinguer plus clairement ses enjeux par rapport à ceux qu'impliquent des ateliers de médiation. J'ai compris pourquoi ces points sont importants. Avant de commencer la formation en art-thérapie, j'avais une pensée très différente. Je pensais que ce serait un enseignement similaire aux pratiques de certaines écoles où j'avais appris auparavant. Mais ma pensée a complètement changé au cours des 2 premiers mois de la formation. L'approche par l'art-thérapie contemporaine était différente des autres approches. Il n'y avait aucun art produit, aucune des branches de l'art ne pouvait être utilisée comme outil dans une séance appliquée à l'art-thérapie contemporaine. Quand j'ai remarqué cela pour la première fois, j'ai été très surprise. La première question que je me suis posée était “comment faire ?” et la deuxième question qui m’est venue par la suite était “pourquoi ?”. J'ai réalisé bien plus tard qu'on peut voir une frontière séparant ces deux idées. Car il n'y a pas de production en art-thérapie contemporaine et ce qui est produit n'est absolument pas important. Il ne s'agit pas non plus d'exposer, il s'agit d'une approche poétique, puisqu'il ne s'agit pas d'un atelier d'art, les pratiques artistiques fondées sur la production ne sont pas utilisées à des fins thérapeutiques. Parce que la Production est impliquée. Dans ce cas, je peux voir qu'il diffère des autres compréhensions de l’art sur de nombreux points. L'art-thérapie contemporaine a une finalité thérapeutique puisqu'elle puise ses racines dans la psychanalyse.


Dans cette situation d''atelier de dessin, j'ai mieux compris ce qu'est l'art-thérapie. La production n'est pas ciblée et cette même pensée permet aux personnes de se sentir moins sous pression lorsqu'elles créent. Cela permet aux gens d'être plus à l'aise, c'est le confort d'être compris et de comprendre. Car l'art-thérapeute n'a pas d'attente, il n'exige rien de la personne en conséquence. Savoir cela permet de partir sur un chemin confortable.


Il n'y a pas de finalité esthétique dans la création en art-thérapie. La personne n'a pas besoin d'être talentueuse, elle n'a pas besoin de prouver quelque chose, dans ce cas. La personne crée quelque chose et ce n'est pas un problème de ne pas avoir une production. Le chemin à parcourir avec un objectif clair n'est pas considéré comme mauvais. Exposer les productions faites dans l'atelier est un bon moyen de refléter ce que fait l'atelier et de refléter que cette réalité s'est produite dans cette institution. L'institution a voulu aider les gens de différentes manières avec la médiation. Les œuvres montrées indiquent qu'elles sont aussi précieuses à l'institution. Dans ce cas, même s'il s'agit de pratiques axées sur la production, cela vaut-il la peine de présenter quelque chose qui leur est propre dans ce qu'ils produisent ? La production prend-t-elle sa place sur les murs comme le prolongement d'un savoir-faire ? L'exposition n'est-elle pas un lieu où les gens peuvent avoir leur mot à dire dans le jugement, qu'il soit bon ou mauvais ? À mon avis, le fait qu'il s'agisse d'un atelier de médiation et que les résultats soient partagés ne signifie pas que l'intimité d'une personne doive être minimisée. L’inconscient se manifeste à travers les productions au cours des ateliers de médiation où les attentes sont satisfaites et c’est un point important à être discuté. Je n'attend pas une approche d'art-thérapie des ateliers de médiation, j'attends peut-être un peu d'attention à ce qui relève du domaine de l'intime malgré tout. A l'atelier où j'ai vécu cette expérience, bien sûr, c'était une bonne chose que l'animatrice ait essayé de convaincre l'enfant qui ne voulait pas exposer son dessin après quelques interrogations. Je pense qu'il faut le respecter, comme il faut être respecté, dans un souci de protection à la fois pour moi-même et pour la situation dans laquelle nous nous trouvons et accepter la décision prise par l’enfant sans juger ni critiquer.


Comment rétablir un climat de confiance après une telle expérience ? Cet enfant serait-il capable de s'ouvrir en sachant qu'il serait soumis aux mêmes jugements et peut-être aux mêmes interrogations dans l'atelier ? Il ne voulait pas peindre dans le prochain atelier. Je n'attribue pas cela à l'expérience précédente avec certitude.


La situation que j'ai décrite et dont j'ai été témoin a été très importante pour moi, je sais bien qu'elle a une place dans l'art-thérapie contemporaine. L'intimité d'une personne doit être respectée et il est important de ne pas juger, ne pas questionner et savoir que ce n'est pas notre métier de le faire. En tant qu'art-thérapeute, je sais bien qu'il n'y a pas de place pour le jugement, la critique, l'interprétation et la valorisation du travail effectué. Dans le cas contraire, il ne s’agit pas d'art-thérapie, sinon on s’éloignerait du champ thérapeutique. Créer un espace neutre et accepter la personne telle qu'elle est dans cet espace m'a permis de saisir plus directement que seul un tel espace de thérapie peut être adapté. Ces expériences ont été formatrices pour faire la distinction entre l'art-thérapie et d'autres professions. Les expériences que j'ai vécues et comprises ont clairement révélé comment je devrais me comporter dans la profession que je vise et que je veux exercer à l'avenir. Comment je devrais comprendre, ou protéger une personne et moi-même, comment je devrais me comporter en utilisant l'éthique.


En même temps, pensons aux autres enfants et rappelons-nous que des dizaines de dessins ont été affichés sur les murs où tout le monde peut les voir pendant des semaines et ces enfants se souviendront qu'ils ont vu et fait ces images la semaine suivante. Il n'était pas question ici d'éphémérides. Je cite Beatrice Geneau : « L'objet éphémère invite à concevoir une forme de créativité détachée de toutes considérations techniques, esthétiques et artistiques. Cette créativité est elle-même prise dans la relation transférentielle qui s'est nouée entre le sujet et l'art-thérapeute. L'art-thérapeute a conscience de sa présence dans le bricolage. Et c'est bien parce que ce qui se fait est éphémère qu'un cheminement psychique se poursuit autrement hors séance ». Dans ce cas, les dessins sont faits avec un soucis esthétique, car la personne qui les dessine commencera à faire ce dessin sachant que les dessins seront exposés. Aussi, ces dessins qui sont ouverts à l'interprétation de tous et sont exposés pendant des jours n'appartiennent pas seulement à ces enfants, mais appartiennent maintenant à une institution, à des gens qui les voient et les interprètent. Et les enfants ayant cette conscience le feront exprès pendant qu'ils dessinent lors de la prochaine session. Sachant que chacun peut interpréter ce qu'il peut voir et revoir. Exposer quelque chose, ce n'est pas seulement exposer, c'est prendre beaucoup de responsabilités.