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Sur un air gringo

"Gringo" est un mot qui peut qualifier les étrangers en Amérique Latine et plus particulièrement les étasuniens. Ce mot s'étend aux touristes venant par exemple de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, ou d'Italie... qui sont des pays où les puissances politiques et économiques héritent d'une histoire coloniale. Ce qui m'intéresse avec le mot "gringo", c'est de nommer ce qui est perçu comme neutre et invisible, comme la blanchité.


La blanchité englobe des relations asymétriques, des hiérarchies entre une apparence normative et des variations construites comme des altérités. Pour résumer "la blanchité n’est pas tant invisible que trop visible, hypervisible ; sous le masque du commun, de l’évidence, son omniprésence est rarement interrogée autrement que via la visibilité des autres, en l’occurrence celle des minorités ethnoraciale" (Maxime Cervulle, 2010). La blanchité fait référence à la construction sociale de la blancheur.


On peut voir que l'expression "musique du monde" rassemble une multitude de genres musicaux, sur la seule base de ne pas correspondre à des rythmes considérés comme proprement européens ou étasuniens. Avec cet exemple, la blanchité nous permet de nommer ce "regard sur le monde" depuis une hégémonie culturelle qui ne se nomme pas, qui ne se désigne pas elle-même comme groupe. Comme si la blanchité était un observateur en dehors du monde.


J'ai choisi d'utiliser les vidéo-clips pour analyser et comprendre la blanchité, car ce sont des formats courts qui portent à la fois un langage visuel et textuel. Les clip participent à construire ou renforcer des imaginaires car ils peuvent être diffusés à la fois à la télévision et sur internet, ce qui leur donne une grande portée.


Dans les années 2000, Lorie était une chanteuse pop à la mode en France, une star pour ma génération. Elle a été sélectionnée comme une version française de Britney Spears ou Shakira. Après le succès de "Moi... Lolita" d'Alizée, les producteurs de disques suivent le filon de chanteuses aux allures de poupée barbie qui s'adressent à un public plutôt adolescent (Priscilla, Jenifer...).


"Sur un air latino" a été conçu pour sortir avant l'été 2003. Il a été tourné à Cuba. Comme inspiration de cette musique, Lorie cite Jennifer Lopez. Jennifer Lopez est une figure médiatique intéressante pour comprendre la construction de la latinité.


Dans les paroles de "sur un air latino", Lorie fait référence à Cuba et au Brésil, à travers l'allusion à Rio de Janeiro. Le mot "latino" donne l'apparence d'une homogénéité entre différents contextes du continent latino-américain. Si l'on creuse l'étymologie de cette appellation, on trouve la référence au latin, qui est une des racines linguistiques de l'espagnol et du portugais, mais aussi du français. Pourtant, le français n'est pas associé avec l'imaginaire de la latinité. Le mot "latino" renvoie moins à une association linguistique qu'à un imaginaire autour d'un territoire localisé sur le continent Américain.


Le vocabulaire associé au rythme latino dans cette musique est du registre de la fête et de la sensualité : "fiesta, tequila, déhancher, sexy..." Le refrain "il fait toujours très chaud" porte un double sens faisant allusion à la température mais aussi au désir. La suite du refrain "de Paris à Rio de Janeiro" peut se référer à un voyage touristique.


L'imaginaire qui se construit à travers ces mots est celui d'une femme qui est emportée dans une rêverie où elle fantasme une Amérique-Latine faite de chaleur, de danse et de séduction. Les personnages du clip sont représentés en train de l'embrasser, en train de danser avec elle, en train de jouer de la musique pour elle, dans des positions d'admiration.


Cette position centrale de la chanteuse est renforcée par les cadrages et l'utilisation de la contre-plongée, qui la font se détacher du reste, comme le personnage principal du clip. Le sous-texte qui se dessine est qu'elle représente une personne appréciée de tout le monde, peut-être une serveuse dans ce café sur la plage.


La blanchité associée à la chanteuse n'est pas mise en contraste avec la latinité des autres personnages par le choix de l'illumination ou des couleurs qui sont une déclinaison de tons pastels. D'autres personnages de ce clip peuvent également entrés dans des critères de blanchité. Mais les paroles et la mise en scène marquent une différence entre une blanchité gringa et une blanchité latina. La blanchité apparaît ici comme la possibilité de rejoindre ou de quitter une "ambiance". "dans l'ambiance des rythmes latinos" serait un espace où l'on "décolle". Lorie renforce cette sensation de déplacement, physique ou imaginaire par cette phrase : "quelques notes de salsa je me retrouve à Cuba".

L'imaginaire associé à la blanchité dans ce clip est celui d'un tourisme à la recherche d'exotisme, mais aussi d'une possibilité de construire sa relation à la latinité à travers la danse et les relations érotiques. Lancé comme un tube de l'été, ce morceau prend place dans un monde où la sensualité est utilisée à des fins de commercialisations, autant à travers la publicité que par le travail du sexe.


La blanchité est ici dépeinte à travers le prisme de la consommation : depuis l'appréciation musicale jusqu'à l'achat de produits (tequila, tourisme) en passant par la sexualisation et l'hypersexualisation. La blanchité s'est construite dans une opposition avec cet imaginaire lascif : en effet, on lui associe plutôt l'excès de rationalité, une certaine froideur, la séparation du corps et de l'intellect. Le fait d'associer la latinité à la sexualité est lié à l'histoire de la colonisation de ce continent. On ne peut pas oublier que la conquête de ces territoires s'est faite à travers de nombreux viols, perpétrés à l'encontre de femmes afro-descendantes et autochtones.


Voilà, je crois que j'ai fait le tour de ce que ce clip pourrait m'apporter pour penser autour de la blanchité. Je continue d'éprouver une grande curiosité et un certain malaise à propos des représentations de la latinité dans le contexte français métropolitain. Peut être que c'est un thème que j'aimerais travailler dans un prochain texte.


En espérant que ça ait pu vous intéresser. N'hésitez pas à nous écrire pour donner vos réactions ou pour proposer vos propres textes ou créations.



Bibliographie


CERVULLE, Maxime. Politique de l’image : les Cultural Studies et la question de la représentation, réflexion sur la « blanchité » In : Cultural Studies : Genèse, objets, traductions [en ligne]. Paris : Éditions de la Bibliothèque publique d’information, 2010 (généré le 05 mars 2022). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/bibpompidou/1633>. ISBN : 9782842461799. DOI : https://doi.org/10.4000/books.bibpompidou.1633.